EDITORIAL

Abstract:

La question des rapports entre l’Occident et l’Islam, à laquelle ce numéro de rentrée de Notes et Documents consacre son dossier, est la grande question de l’heure. Nul n’en contestera tout à la fois l’extrême gravité et la tragique actualité. Les récents événements du Liban sont là pour nous le rappeler. Dans l’esprit de beaucoup, l’Islam politique est la nouvelle menace qui plane sur l’Occident. Le choc entre ces deux civilisations à prétention universaliste que sont, d’un côté, la civilisation judéo-chrétienne occidentale, et, de l’autre, la civilisation islamique, semble inévitable depuis que la parenthèse du communisme s’est refermée. Le classique historique de la lutte entre la chrétienté et l’Islam a repris ses droits après la chute des monstres totalitaires que le « siècle des idéologies » avait engendrés. Samuel P. Huntington a théorisé ce nouvel état du monde dans un livre qui a fait date et dont la thèse de fond, souvent caricaturée, celle du « clash of civilizations », fait encore aujourd’hui largement débat. Cet antagonisme de fond, à l’échelle planétaire, d’ordre culturel et religieux, entre deux systèmes de valeurs réputés incompatibles, doit-il obligatoirement déboucher sur un conflit violent ? Le pape Benoît XVI l’a réaffirmé à plusieurs reprises: il n’y a pas d’alternative possible au dialogue, « un dialogue franc sincère, avec un grand respect réciproque » comme il l’a déclaré le dimanche 17 septembre dernier en réponse à la vague de protestations qui avait suivi son discours à l’Université de Ratisbonne dans lequel il avait abordé la question tentation de la violence dans l’islam. Bien avant que n’éclate cette polémique malencontreuse sur le sens de ses paroles, sa décision d’incorporer le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux dans le Conseil pontifical pour la culture au sein d’un organisme unique présidé par le cardinal français Paul Poupard et d’envoyer comme nonce apostolique au Caire et comme représentant du Saint-Siège auprès de la Ligue arabe celui qui en avait été jusqu’ici le secrétaire puis le président, Mgr Michael Fitzgerald, avait suscité un certain malaise dans le monde musulman . Annonçait-elle un changement de politique du Vatican ? Impliquait-elle un déclassement de l’Islam ravalé pour ainsi dire de grande religion au rang de simple culture ? Certains intellectuels musulmans modérés, tel Mustapha Cherif, islamologue et ancien ambassadeur d’Algérie en France, s’en sont émus, revendiquant, dans une lettre au pape, « une fraternité spirituelle et un dialogue interreligieux entre les trois rameaux monothéistes ». Pour le P. Daniel A. Madigan, professeur à l’Université pontificale grégorienne à Rome, la décision pontificale, en dépit des apparences, n’implique aucun changement de stratégie de la part du Saint-Siège dans la mesure, d’une part, où l’ancien Conseil pour le dialogue interreligieux n’a pas été démantelé, et, d’autre part, où les musulmans eux-mêmes ont depuis longtemps privilégié les thèmes culturels dans leurs échanges avec l’Eglise catholique. Son plaidoyer en faveur d’un dialogue authentiquement théologique avec l’islam, dans la fidélité à l’esprit du concile Vatican II, rejoint l’appel des intellectuels musulmans modérés auxquels nous donnons également la parole dans ce numéro à ne pas pratiquer d’amalgame entre leur religion et toutes les formes d’islamisme et de terrorisme antioccidental. Il n’en demeure pas moins, comme le montre de manière convaincante le P. Emilio Platti dans un excellent ouvrage de synthèse, que l’islam-religion, à la différence du christianisme, avant d’être un ensemble de vérités dogmatiques à croire ou de prescriptions rituelles à respecter, est « un projet de société, englobant dans un mode de vie tout ce qui fait la vie concrète de l’homme » (p. 122). Les théologiens musulmans doivent encore faire la preuve de sa capacité à accueillir les grands acquis de la modernité occidentale que sont la liberté de conscience, la démocratie politique, la tolérance sous toutes ses formes.
Il y a tout juste quarante ans, Jacques Maritain publiait Le Paysan de la Garonne (1966), véritable pavé dans la mare des certitudes post-conciliaires. Le grand mérite de cet ouvrage aux accents délibérément polémiques, écrit d’un souffle en l’espace de quelques semaines, était de poser les bonnes questions au sujet de la réception effective des enseignements de Vatican II. Si l’ouvrage ne passa pas inaperçu, c’est le moins que l’on puisse dire, il contribua aussi à brouiller l’image du philosophe thomiste comme le montre l’étude de Catherine Mary Ann Mc Cauliff à propos de la réception de sa pensée aux Etats-Unis dans cette période. On oublie parfois que d’autres grands intellectuels catholiques de sa génération subirent le même sort. Comme Maritain, ils n’hésitèrent pas, au risque parfois d’être récupérés par des courants de pensée qu’ils avaient toujours combattus, à prendre la plume pour dénoncer les dérives de l’après-concile. C’est le cas par exemple d’Etienne Gilson qui, dans un article fameux publié dans La France catholique en juillet 1965, s’inquiétait de la nouvelle traduction française du credo (l’abandon du consubstantialem Patri) jugée proprement hérétique. L’étude très fouillée et basée sur des documents inédits que nous propose Florian Michel a le mérite de nous replonger dans ces débats de l’époque et de nous introduire à une histoire intellectuelle du catholicisme du dernier tiers du XXème siècle qui reste encore à écrire. Les « vieux grognons » qu’étaient devenus les Maritain, Gilson, Guitton, de Lubac échappaient en réalité à toute classification entre intégristes et progressistes. Ils indiquaient la voie plus sûre d’un aggiornamento dans la fidélité à la grande tradition de l’Eglise.

Autore / Curatore: CHENAUX Philippe
Anno: 2006
Numero: 5
Pagine: 1