La controverse du “consubstantialem Patri” :Étienne Gilson dans le débat conciliaire (1965-1969).

Abstract:

« Je viens de commettre une sottise. J’ai envoyé à La France catholique un article protestant contre l’obligation où on nous met de chanter, dans le Credo français, que le Fils est de même nature que le Père. Je maintiens qu’ils sont d’abord consubstantiels, et que ce n’est pas tout à fait la même chose. De quoi vais-je me mêler ? J’espère que Jean de Fabrègues mettra l’article au panier » . Pour le malheur de Gilson (1884-1978), loin de mettre cette sottise au panier, ce fut en première page de La France catholique que Jean de Fabrègues la publia le 2 juillet 1965 . « Suis-je schismatique ? » s’y demandait Gilson en lettres provocatrices. En un temps plus paisible, cette question, maladroite en soi, que feignait de poser l’éminent thomiste aurait paru rhétorique à quiconque. À quatre-vingts ans passés, Gilson voudrait-il sérieusement rompre avec l’Église de Rome ? À un ami canadien, moins d’une semaine après la publication, Gilson donnait un embryon de réponse : « Mon interrogation sur le schisme était une question purement rhétorique » .
L’embarras est que les années 60, l’année 1965 notamment, sont tout pour l’Église sauf des années paisibles, de sorte que la nature rhétorique de la question ne frappa guère les esprits. Cet article fut à l’origine d’une micro-tempête, dont l’étude permettra de mettre en lumière l’une des rares interventions de Gilson dans le débat conciliaire. Nouvelle querelle christologique en plein 20ème siècle, autre facette de cette « crise catholique » , énième débat sur la réforme liturgique et la réception du Concile, nouvelle illustration de cette marginalisation des philosophes chrétiens au sein de l’Église postconciliaire, la controverse du “consubstantialem Patri”, qu’il faudrait prolonger par une analyse plus complète des autres engagements de Gilson au moment du Concile, montre aussi par quel biais s’opère le reclassement sur la droite de Gilson en ces années 1960 : « Je suis maintenant considéré comme rétrograde, écrivait Gilson, parce que “nature” est de gauche tandis que “substance” est de droite » . « Après avoir pu écrire dans Sept, résumait pour sa part un de ses amis dominicains, vous n’avez plus que la France catholique –j’imagine mal la Croix acceptant vos papiers sur les traductions. Autant vous dire que cela vous a fait classer parmi les “intégristes”. Cela vous permettra de rêver, car peu de mots évoluent avec une telle rapidité » . Tel est l’enjeu de cette étude : montrer comment s’opère un double glissement –celui de Gilson de la gauche vers la droite du catholicisme et celui d’une question théologique dans le champ politique– et voir comment la question se trouve dès lors ipso facto comme stérilisée par son interprétation en des catégories gauche/droite, avec lesquelles la théologie n’avait pourtant rien à voir. Outre les éléments publiés du débat , ces pages trouvent leur source dans les archives personnelles de Gilson, qui conservent un épais dossier sur le sujet et une riche correspondance, et qui, une fois croisés avec les archives du P. Marie-Dominique Chenu, jettent un éclairage nouveau sur une controverse connue, qui fut parfois envisagée à la fausse lumière du “scoop” médiatique en son côté maritainien , mais qui ne fut jamais traitée, pour son versant gilsonien, dans une perspective historique . Ce sera aussi l’occasion de comparer l’attitude des deux philosophes à travers cette question du “consubstantialem”.

Autore / Curatore: FLORIAN Michel
Anno: 2006
Numero: 5
Pagine: 38-53