Temporalité et mondialisation

Abstract:

En étendant les fils de sa toile aux confins de notre planète, la mondialisation se révèle une emprise aussi déroutante qu’incontournable. Jadis Sénèque se plaignait déjà du « vaisseau thessalien » qui fendant la mer Méditerranée avait réduit « le monde » à n’être qu’un . Plus tard l’empire romain sera désigné comme « la totalité du monde habité » , une expression qui conviendrait aussi à l’Empire du Milieu. Mais il n’y a plus à présent ni limes ni muraille de Chine, ni d’ailleurs aucun monde des barbares au-delà. Avec l’exploration des confins du globe terrestre, la mondialisation est entrée progressivement dans une accélération des rythmes et une contraction des distances à l’échelle de la planète. Le développement des moyens de communication, déjà perçu en son temps par Toynbee comme l’un des facteurs les plus essentiels de la civilisation occidentale, a conduit à une radicalisation de ce processus. L’instantané remplace le temporel, l’attente n’a plus cours, la patience non plus. Alors que la réalité de la mondialisation existe depuis les cultures néolithiques qui pratiquaient de multiples échanges dans la plupart de leurs principales dimensions (religion, art, technique, économie, langue), l’accélération et la démultiplication des rapports interculturels semblent limiter à une portion congrue les valeurs partagées et réduisent l’éthique à un pragmatisme simplifié. Ce paradoxe décline l’étrange contradiction d’un univers sans confins, un « village global » suivant l’expression devenue célèbre de Saskia Sassen, où la démultiplication des moyens de communication déconstruit les valeurs humanistes et renforce les fondamentalismes, et qui touche aussi bien l’Occident que les autres parties du monde, chaque culture réagissant à sa manière devant l’implacable processus. Alors que certains seraient tentés de se dire « citoyens du monde » à la manière de Diogène le chien, en rêvant d’un consensus culturel pacifique béni par la croissance économique, la réalité qui s’impose est plutôt celle d’une humanité ensauvagée et déculturée, arrivée à un nouveau stade de la barbarie. Qui suivrait encore notre grand philosophe cynique, qui cherchait en plein jour un homme sur les places d’Athènes, une lampe à la main ?

Autore / Curatore: AUCANTE Vincent
Anno: 2005
Numero: 3
Pagine: 8-16